Robotaxis : 417 000 chauffeurs menacés, qui va payer ?
Les premiers robotaxis roulent dans Londres, et un think tank britannique propose déjà de les taxer. Son calcul : 88 pence par mile rapporteraient 47 milliards de livres par an d'ici 2050, de quoi remplacer la taxe carburant qui disparaît et accompagner les 417 000 chauffeurs de taxi et de VTC d'Angleterre. L'industrie crie à la punition des innovateurs, le syndicat des chauffeurs trouve la mesure trop timide. Qui doit payer quand l'IA remplace un métier ?
Vos impôts vont rouler sans vous ▶ 00:00
Vous payez déjà pour une route que vous ne conduirez peut-être plus jamais. Un think tank britannique vient de le dire tout haut. Il faut taxer les voitures autonomes, maintenant, avant qu'elles ne soient partout. Selon un rapport du Centre for British Progress, cité par le Guardian. L'article est signé Gwyn Topham. Jusqu'à 40 % des voitures vendues au Royaume-Uni pourraient savoir rouler toutes seules. Et ce, d'ici le milieu de la prochaine décennie. Ce n'est pas de la science-fiction. C'est un calendrier.
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Posons l'enjeu, tout de suite, avant la mécanique. Si vous êtes chauffeur de VTC, ou simplement quelqu'un qui paie de l'essence, ce rapport vous concerne. En Angleterre, 417 000 personnes vivent de la conduite rémunérée. Dont 121 000 rien qu'à Londres. Le rapport dit sans détour que "les véhicules autonomes vont rendre une grande partie de ce travail obsolète". Pas "pourrait". Vont.
Mais il y a un deuxième enjeu, moins visible. L'argent que l'État récupère sur chaque plein d'essence est en train de s'évaporer. Environ 27 milliards de livres par an viennent de la taxe carburant. Avec le passage à l'électrique, cette recette disparaît. Comment un gouvernement remplace-t-il 27 milliards par an qui fondent sous ses yeux ?
C'est là qu'intervient la voiture autonome elle-même. Pas comme problème, mais comme solution fiscale. Le rapport calcule quelque chose de précis. Imaginez une taxe fixée au coût social des embouteillages que génère chaque véhicule autonome. Soit 88 pence par mile. Cela rapporterait 47 milliards de livres par an d'ici 2050. Presque deux fois ce que rapporte la taxe carburant aujourd'hui.
Pourquoi maintenant, et pas dans dix ans ? Parce qu'une fois que les propriétaires de voitures autonomes seront nombreux, ils voteront. Ils s'organiseront. Et ils bloqueront toute nouvelle taxe. Le rapport le dit noir sur blanc : aujourd'hui, personne ne possède assez de ces voitures pour s'opposer à une taxe. David Lawrence, l'un des auteurs, rappelle un précédent. La taxe carburant a été introduite en 1909, avant l'adoption massive de l'automobile. On taxe avant que les gens ne s'attachent à la chose. Presque romantique, vu sous cet angle.
Il y a un argument encore plus technique, celui des marchés obligataires. Lawrence explique que les recettes fiscales ne culminent qu'en 2050. Mais elles pèsent déjà sur les rendements des obligations d'État à 30 ans. Une taxe qui ne rapporte rien avant 25 ans peut déjà changer les choses. Elle peut réduire la marge de manœuvre budgétaire d'un gouvernement. Dès maintenant. Vous ne le voyez pas. Le Trésor britannique, lui, le calcule déjà.
Pourquoi tant d'urgence sur la congestion ? Parce que les voitures autonomes ne se comportent pas comme les nôtres. Le rapport note un chiffre frappant. Près de la moitié des kilomètres parcourus par les robotaxis Waymo en Californie sont sans passager. Aucun passager n'est à bord. Sans chauffeur à payer, faire tourner une voiture vide coûte presque rien. Rouler en rond peut même revenir moins cher que se garer. Une voiture qui préfère tourner en boucle plutôt que se garer. Ça a un côté chien qui attend devant la porte. Sauf que le chien ne bouche pas une avenue entière.
D'après les propres projections du ministère britannique des Transports, la conduite hautement automatisée changerait tout. Elle entraînerait une hausse de 24 % des kilomètres parcourus d'ici 2050. 24 % de trafic en plus. Sur des routes qui ne s'élargissent pas toutes seules.
Bien sûr, tout le monde n'est pas d'accord. Et c'est là que ça devient une vraie bagarre. Wayve, l'entreprise britannique qui pilote ces robotaxis avec Uber à Londres, s'inquiète. Elle dit que cette taxe "pénaliserait les innovateurs les plus prometteurs du pays". Sarah Gates, vice-présidente chez Wayve, parle d'un marché mondial de 700 milliards de livres. Elle affirme qu'une taxe sectorielle "enverrait précisément le mauvais signal". Traduction libre : laissez-nous grandir avant d'envoyer la facture.
De l'autre côté, le syndicat GMB trouve la mesure trop timide. Il représente les chauffeurs de taxi et de VTC. Simon Rush, président de la branche londonienne, rappelle une chose simple. Le gouvernement, les transports londoniens et les opérateurs n'ont toujours pas de plan de reconversion pour les chauffeurs. Une taxe sur des voitures qui n'existent pas encore. Mais aucun plan pour les métiers qui existent déjà. Vous voyez le problème ?
Et pendant que ce débat se joue à Londres, la course mondiale ne ralentit pas. Les robotaxis roulent déjà aux États-Unis, en Chine, aux Émirats. Les premiers essais de taxi sans chauffeur en Europe viennent de démarrer à Zagreb, cette semaine même. Le gouvernement britannique présente l'arrivée des robotaxis comme une "opportunité de transformation". Un rapport dit taxez maintenant. Des ministres disent créons des emplois. Une entreprise dit ne nous freinez pas.
Un syndicat dit vous nous avez oubliés. Tout le monde a raison, en même temps. C'est exactement le problème d'une vraie décision politique.
Et pendant qu'on débat à Londres, un patron d'IA de San Francisco veut lever le pied.
Le patron qui veut lever le pied ▶ 04:30
Direction la Silicon Valley. Le patron d'Anthropic vient de demander à toute l'industrie de ralentir. Selon un article de TechCrunch signé Anthony Ha. Dario Amodei a publié un long billet. Il appelle à « maîtriser le rythme » des modèles les plus avancés. Ce n'est pas anodin venant de lui. Anthropic construit l'un des modèles les plus avancés au monde.
Pourquoi maintenant ? On vous en parlait dans notre dernière vidéo : un chercheur d'Anthropic, Jacob Coxon, a claqué la porte. Il a expliqué que les grandes entreprises d'IA "jouent avec nos vies". Certains de leurs employés pensent en privé une chose troublante. La technologie pourrait tuer l'humanité d'ici la fin de la décennie. Une phrase qui donne le vertige. Dite par les gens qui construisent la chose.
Amodei propose une mesure concrète. Faire entrer des évaluateurs externes, venus d'organismes indépendants. Avec des badges, des bureaux, un accès quasi équivalent aux équipes internes. Un peu comme des régulateurs bancaires installés en permanence dans une banque. Sam Altman, patron d'OpenAI, a répondu qu'il suivrait la même voie. Même Elon Musk a écrit "Dario a raison".
Est-ce que ça va vraiment ralentir quoi que ce soit ? Personne ne le sait encore. Mais quand des rivaux féroces se donnent raison en public, ça vaut la peine de tendre l'oreille.
Reste à savoir si Washington, lui, a envie d'écouter.
Washington n'a pas le temps de freiner ▶ 05:41
Pendant que les patrons de l'IA se donnent raison sur la prudence, la Maison Blanche appuie sur l'accélérateur. D'après un article de The Verge. Donald Trump et le speaker Mike Johnson jugent que l'industrie "en fait trop". Ils critiquent ses appels à la pause.
Trump, cité par le Financial Times, a été direct. "Nous menons face à la Chine en IA, et je veux que ça reste ainsi." Il a ajouté : "Celui qui gagne l'IA gagne tout." Johnson, lui, a averti sur CNN. Une session d'urgence pour réguler l'IA trop vite ferait perdre la course à la Chine. Il a même parlé de "menace pour la sécurité nationale".
Vous voyez le grand écart ? D'un côté, ceux qui construisent l'IA disent : ralentissons, on a peur de ce qu'on fabrique. De l'autre, ceux qui gouvernent disent : surtout pas. Entre la prudence des ingénieurs et l'urgence géopolitique, quelqu'un va devoir trancher. Et ce ne sera probablement pas un ingénieur.
Pendant que Washington parle d'une IA qui menacerait le monde, une autre vole déjà des visages sur Instagram.
Votre visage n'est plus à vous ▶ 06:39
Et si votre photo de profil devenait une publicité sans votre accord ? Selon un article du Guardian signé Arielle Pardes, la blogueuse Emily Schuman a fait une découverte troublante. Une publicité montrait une version truquée d'elle-même. Elle vantait un traitement amaigrissant, pour une société qu'elle ne connaissait pas. L'image venait d'un simple selfie pris des années plus tôt dans sa voiture.
Elle a ensuite trouvé d'autres versions truquées d'elle. L'une faisait la promotion d'un maquillage, une autre d'un test sanguin, sur TikTok cette fois. « C'est une telle violation », a-t-elle confié.
Pourquoi ça vous concerne, même sans être influenceur ? Parce que ce que vend un créateur de contenu, au fond, c'est sa crédibilité. Et cette crédibilité peut désormais être volée, pixel par pixel, sans qu'il en sache rien. Alice Marwick, chercheuse à l'institut Data and Society, résume la situation avec une phrase simple. "Si leur marque prend un coup", dit-elle. "Toute leur vie professionnelle en prend un." D'après une enquête de Surfshark.
Les deepfakes auraient coûté jusqu'à 3,7 milliards de dollars aux consommateurs en 2026. La moitié via des usurpations sur les réseaux sociaux. Autrefois on volait une carte bleue. Maintenant, on vole carrément le visage.
Et le visage n'est pas la seule chose qu'on peut vous voler en ligne.
Un abonnement Claude qui se vide tout seul ▶ 07:47
Est-ce que votre abonnement IA pourrait être siphonné sans que vous le sachiez ? C'est ce qui est arrivé à Grant De Swardt, consultant indépendant, raconté dans un article de TechCrunch. Il a vu sa consommation de tokens Claude grimper. Alors qu'il n'utilisait absolument rien, même après avoir tout désactivé.
Anthropic a fini par admettre le problème. Une clé de session compromise avait servi à créer des jetons non autorisés. Probablement utilisés par un service tiers pour faire tourner l'activité d'autres personnes. L'entreprise a suspendu son compte. Elle lui a remboursé 44,49 livres. Une compensation presque comique face au chaos causé dans son activité. Lui dont le métier est justement d'installer des agents IA dans les petites entreprises.
Le vrai problème, c'est que le support d'Anthropic suit la consommation totale. Mais pas le détail par tâche. Donc ce genre de vol peut durer des mois sans être repéré. Il n'était d'ailleurs pas seul. Il a raconté son histoire sur Reddit. Les commentaires lui ont appris qu'il était loin d'être le seul. Une facture qui grimpe toute seule pendant que vous dormez. Ce n'est plus de la science-fiction, c'est un simple ticket de support mal répondu.
Et chez Anthropic, justement, une autre porte vient de se fermer.
Claude ferme sa porte aux mineurs ▶ 08:57
Claude n'est désormais plus accessible aux moins de 18 ans, d'après la page d'aide officielle de l'entreprise. Toute personne créant un compte doit confirmer être majeure. L'entreprise dit détecter des "signaux" d'usage par des mineurs pour désactiver les comptes concernés.
Comment ça se passe concrètement ? Si vous êtes signalé, vous devez vérifier votre âge via Yoti, un service tiers. Un selfie analysé par estimation faciale. Une photo de pièce d'identité. Ou une preuve via l'application Yoti elle-même. Anthropic précise ne jamais voir votre pièce d'identité ni votre photo. L'entreprise ne reçoit qu'un résultat "oui" ou "non".
C'est le genre de mesure qui protège tout le monde sur le papier. Sauf peut-être l'ado un peu geek. Il demandera à son grand frère de faire le selfie à sa place. Reste que le geste est clair. À mesure que ces outils gagnent en puissance, les grandes entreprises d'IA commencent à tracer une ligne d'âge. Comme on l'a fait, bien avant elles, pour l'alcool ou les jeux vidéo.
On éloigne les ados de l'IA ; le nord de l'Angleterre, lui, s'en sert pour remettre des jeunes en selle.
Preston mise sur l'IA contre le chômage ▶ 09:54
Terminons sur une note plus positive. Et si l'IA aidait les jeunes sans emploi à en trouver un ? D'après un reportage du Guardian signé Dan Milmo, un centre de Preston accueille un "bootcamp IA". Il est destiné aux 16-24 ans qui ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en études.
Près d'un million de jeunes sont dans cette situation au Royaume-Uni. Soit plus d'un sur dix. Le programme, financé par l'argent public, dure trois semaines. Il débouche sur des offres d'apprentissage chez des partenaires comme JD Sports, Heinz ou la société Agilysys. Khudeija Rafique, 18 ans, participante venue de Burnley, confie que la formation "sera vraiment utile". Elle ajoute : "Quel que soit le métier que je viserai."
Il y a quelque chose d'un peu ironique là-dedans. La même technologie qu'on accuse de vider le marché de l'emploi. Elle sert ici de rampe de lancement vers ce même marché. Le problème n'est peut-être pas l'outil. Mais qui a le temps d'apprendre à s'en servir.
Et mises bout à bout, ces histoires ont un fil commun.
Ce qu'il faut en retenir ▶ 10:47
De la route à votre visage en passant par votre abonnement IA, une même question revient. Qui paie le prix du progrès, et quand.